2001


Rapport - Rod Willmot

 

 

Dimanche, le 21 octobre: Hier était le plus gros, le plus beau, le meilleur Défi de ses 6 ans d'histoire. Quelle journée incroyable! A Robert et Diane Fortier, à leur fils, et à tous les bénévoles, nous vous devons nos remerciements chaleureux. Vous avez créé un événement qui a donné joie et fierté à tellement de patineurs, motivant à tous les participants de découvrir des forces intérieures que les sédentaires de ce monde ne connaîtront jamais. Merci, et félicitations pour un Défi merveilleux!

Pour le reste de cette page, permettez-mois de vous raconter ma propre histoire de ce Défi. J'ai terminé en 6h15, soit une heure et 18 minutes plus vite que mon record personnel. Je ne me croyais pas capable de battre les 7 heures -- donc j'étais étonné, pour ne pas dire (je n'exagère pas) foudroyé de joie. Or je ne suis pas particulièrement fort (croyez-moi!), alors comment ai-je pu réussir ça? ...Une base solide d'entraînement, un peu d'expérience, et un beau travail d'équipe.

Dès le mois de juin, j'ai patiné au moins 60 km tous les dimanche, ayant préparé ça assez soigneusement au printemps. Les jours de semaine j'ai aussi fait 2 ou 3 entraînements beaucoup plus courts, en concentrant sur la vitesse, la technique, les collines etc. Mais c'est les longues randonnées qui ont développé l'endurance profonde, la capacité d'aller pendant des heures sans grosse fatigue. A chaque occasion je me suis joint au gang de Montréal-Elite (Charles Beaudoin et amis) pour les randonnées de dimanche à Granby ou pour le Grand Tour de Verdun et la Rive Sud. En plus j'ai participé à autant de courses que possible. Voilà des choses qui vous donnent l'habitude d'avoir du fun tout en faisant des efforts intenses; ça vous enseigne à relaxer, à voir une course comme une célébration, la récompense de tous vos entraînements. Et ça vous enseigne le travail d'équipe.

Jusqu'en septembre c'était ma meilleure année en patins. C'est alors que j'ai fait un coup de chaleur, et ça a tout cassé: les entraînements allaient de pire en pire, j'avais l'impression de ne plus savoir comment patiner. Ma solution était de prendre ça doucement, me laisser guérir. L'espoir de devenir plus fort étant disparu, je savais pourtant que tout mon travail des derniers mois serait toujours là si je restais en forme. Un mois plus tard j'ai patiné Athens-to-Atlanta (138 km) avec Charles Beaudoin, Allison Turner, et Bernard Doth. Pour moi c'était les grandes vacances! Je ne pourrais rien accomplir de ben gros, mais je pourrais avoir du fun. Au fait j'ai patiné assez mal, j'ai été très faible dans les montées, et j'ai enduré le plus de douleur que j'ai jamais connue -- tout en améliorant mon temps de 1h05 sur l'année précédente! Pendant les 5 journées de ce voyage-là j'ai été vraiment heureux, je ne l'oublierai jamais.

Rien que deux semaines séparaient Athens-to-Atlanta et le Défi cette année; rien que je pouvais faire sauf reposer, et patiner un peu -- juste assez pour ne pas oublier comment. A 6 heures du matin hier je n'avais pas de grosses attentes pour moi; j'étais surtout content de voir AUTANT DE PATINEURS, et soulagé qu'il ne pleuvait pas. J'ai commencé vers l'avant à ce qui me semblait un rythme facile et confortable; je m'attendais à ce qu'à tout moment des gens me dépassent. Bientôt un petit groupe me suivait, et c'était nous qui dépassaient ceux qui avaient commencé trop vite. Simon Côté était avec moi du début jusqu'à la fin. Mathieu St-Germain a patiné courageusement avec nous pendant 2 heures. Nous avons ramassé Ralph Hartmann assez tôt dans la première section, un autre coéquipier. J'étais tellement décontracté qu'au début ça ne me faisait rien de rester en avant à moins que quelqu'un d'autre veuille tirer un peu. Mais graduellement une équipe s'est formée, et quand nous avons ramassé Nicolas Quendez vers la fin de la 2eme section, nous travaillions bien ensemble.

Au fond il y a 2 façons complètement différentes de patiner le Défi: à seul, ou dans une équipe. En faisant le Défi à seul, vous devez maintenir un niveau d'effort très constant, sans jamais vous laisser fatiguer; le patinage est sécuritaire parce que vous voyez bien; vous pouvez atteindre un niveau de concentration qui ressemble à la méditation. Par contre, en faisant le Défi dans une équipe vous ferez un effort qui varie constamment, car vous allez vous fatiguer en tirant l'équipe, pour récupérer après quand vous suivez en peloton. En équipe vous roulez beaucoup plus vite, mais le patinage est beaucoup plus risqué, et vous devez faire extrêmement attention.

Personnellement j'ai un côté qui aime patiner seul, et un côté qui aime le jeu d'équipe. Ces deux façons sont de valeur egale, leurs pratiquants méritant également d'être honorés. Mais j'avoue que quand je le peut, je patine en équipe -- pas parce que ce serait plus facile (ce qui n'est pas du tout le cas), mais parce que j'adore l'intensité, la sensation de rouler plus vite, et le plaisir de travailler avec d'autres. Une bonne équipe vous inspirera à vous surpasser maintes et maintes fois au cours d'une même course, à réaliser des choses que jamais vous ne feriez seul.

De la 2eme section jusqu'à la fin, c'était moi, Simon, Ralph, et Nicolas. Mon rôle était d'aider l'équipe à fonctionner aussi bien que possible. Cela voulait dire: prendre un peu soin de tous, ne jamais permettre que quelqu'un tire trop longtemps ou que quelqu'un se perde en arrière. Il faut que le seul qui travaille fort soit celui qui tire, tandis que les autres doivent reposer, suivre aussi proche que possible. Quand je ne tirais pas je gardais la position numéro 2, afin de mieux naviguer, avertir des dangers, et garder tout le monde ensemble. Nous avons limité les arrêts au minimum, un petit rajout d'eau quand il fallait, un pipi-stop collectif dans le boisé avant la dernière fin de section.

Vers la fin de la 3eme section il y a cette folle courbe en "S" sous les arbres, où tant de patineurs sont tombé. Ayant averti les autres, je l'ai prise à pleine vitesse -- et chuté! Quand enfin je me suis relevé (avec plusieurs éraflures et un doigt qui saignait), j'ai remarqué que Nicolas n'était plus là. D'abord j'ai cru qu'il avait continué en avant, mais les autres m'ont dit qu'il s'en venait toujours. C'est alors que j'ai réalisé que nous poussions trop dur, car tout le monde avait l'air très fatigué. J'ai pris mon accident comme un coup chanceux, un avertissement qu'il fallait réduire l'effort un peu, nous reposer et nous regrouper. Si je n'avais pas chuté nous nous aurions vidé trop vite, et nous aurions perdu Nicolas.

Quand nous avons tourné dans le vent à la 5eme section -- ce vent affreux et inévitable de la fin! -- je savais déjà que c'était le moment critique. Sans rien dire, j'ai commencé à compter les poussées de celui qui tirait, pour signaler le relais après 60 poussées. Simon semblait très fort, je l'ai laissé aller souvent jusqu'à 80, tandis que moi je prenais jusqu'à 100. Cela nous a permis de maintenir une vitesse respectable dans des conditions pénibles. Dans le parc de la Promenade Bellerive nous nous sommes arrêtés encore une fois, brièvement, pour que Ralph puisse s'étirer le dos. Nicolas avait des crampes -- il n'avait pas bu suffisamment.

A 15 km de la fin, Ralph a dit que nous devrions l'abandonner. D'aucune façon, mon gars! Avec quelques mots d'encouragement je l'ai convaincu qu'il était capable, et au fait il a finit fort avec nous. Mais ça aide de connaître le circuit, et j'ai beaucoup aimé le passage sous le pont Jacques-Cartier, quand j'ai pu annoncer qu'il ne restait que 8 km. D'autant plus quand on tourne sur Wellington, juste 2 km à faire -- Nicolas a crié, "Pas de blague!?!" Ce sont des choses qui vous donne de l'énergie quand vous pensez être à vide. Une fois sur Wellington nous avons patiné de plus en plus vite, jusqu'à ce qu'à la fin c'était comme si toute la douleur de 128 km nous revenait dans les derniers 200 mètres. Mais quelle joie à la fin, de réaliser ce que nous venions de faire, notre chronométrage inesperé! Douleur et fatigue n'existaient plus, vraiment...

Quelques petits plaisirs en cours de route: vers 6h30, voir au loin sur le fleuve les lumières de Beauharnois, tellement pittoresques. Sortir de Ste-Anne et découvrir que les nuages partaient, que le beau ciel bleu prenait place après toutes les prévisions de pluie. Entendre le père de Ralph annoncer que nous maintenions un rhythme de 22 k/h -- et avoir le sentiment que nous roulions sans grand effort. Découvrir des sections de bel asphalte nouveau, passer un groupe de bénévoles tout sourires, remarquer encore une flèche ou une enseigne qui marquait le circuit. Vraiment c'est meilleur chaque année.

J'ai été tellement impressionné, hier après-midi, de voir autant de patineurs arriver avec des temps remarquables, les visages radieux. Oui, je sais que plusieurs d'entre vous ont été découragés à la fin, démoralisés par ces derniers 30 km de vent et de surfaces affreuses. Moi aussi j'ai vécu ça (1998). Mais chacun qui a terminé a réalisé quelque chose de très admirable, peu importe le temps que ça a pris ou combien il a fait mal. Le Défi est une course très dure. Terminer ça vous nomme à un groupe sélect de gens extraordinaires.

Rod Willmot


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