2002


Rapport - Lanny Totton

 

 

[Traduction de R. Nicolas]   Je suis l'un des derniers à m'être inscrit au Défi cette année parce que je n'étais pas certain de pouvoir le faire après avoir participé à la compétition Athens-to-Atlanta (A2A) aux É-U. Bernard Doth m'a toutefois convaincu que de patiner le tour de l'île de Montréal était une expérience unique. J'ai donc mordu à l'hameçon. Bernard m'a offert de m'héberger la veille de l'épreuve et de me guider vers la ligne de départ le lendemain matin. J'ai même eu la chance de rencontrer Steve Macdonald qui est venu nous rejoindre chez Bernard. ...L'équipe des 100 km de New-York était de nouveau réunie.

Le réveil sonne à 4h00 du matin ...grognements. Après un copieux déjeuner, nous quittons la maison à 5h10 pour nous diriger vers le site du départ. Nous sommes probablement en retard sur l'horaire car Bernard conduit vite. Étant le dernier véhicule du convoi, je dois brûler quelques feux rouges et omettre quelques arrêts obligatoires afin de ne pas le perdre de vue (était-ce là un présage de ce qu'allait être l'épreuve?).

Rendus à la hauteur de l'autoroute 40, des travaux de construction nous forcent à nous faufiller à travers les rues voisines... Ouups! Voilà que Bernard s'engage sur la 40 Est. Après quelques virages à gauche illégaux et après avoir brûlé un autre feu rouge, nous voici revenus en direction Ouest. Nous empruntons l'autoroute Décarie pour nous retrouver à Verdun, 20 minutes avant l'heure de départ du Défi, alors que souffle un fort vent du sud-est, qu'il pleut à boire debout et que le mercure grelotte à 6°C.

Je récupère mon dossard et je le fixe à mes vêtements. Alors que je chausse mes patins, j'entends "2 minutes". Comme j'arrive à la ligne de départ, j'entends le décompte "2 1 GO". Puisqu'il est trop tard pour me demander si je n'aurais pas oublié quelque chose, j'apprécie particulièrement le fait d'avoir tout préparé la veille et de n'avoir eu qu'à m'habiller machinalement. Un seul oubli, mais de taille car j'ai oublié d'enfiler une protection pour mes genoux. Depuis, j'ai adopté une nouvelle règle de conduite: "Lorqu'il pleut, toujours porter des protège-genoux."

Bernard a pris la tête du peloton. Un peloton de 5 patineurs nous double et disparaît dans la nuit. C'est la nuit noire, il vente et la pluie glaciale tombe sans cesse. La piste est large, mais une ligne est peinte au milieu de la chaussée.

Je marmonne "Qu'est-ce qu'Eddy Matzger recommande dans une telle situation?" Pied droit, pose-le, chute, sous-poussée, traverse la ligne, chute, autre poussée -- pied gauche, pose-le," et ainsi de suite. Le rhythme s'impose. Merveilleux! Ça marche!

Nous sommes 6 dans le peloton. Nous accélérons la cadence pendant un moment pour nous réchauffer et rattraper le peloton de tête. Bernard nous incite à réduire la cadence et le peloton de tête disparaît dans la nuit.

Bien que la piste dans le sud-ouest de Montréal soit plane, avec un revêtement lisse, il y a tout de même des virages prononcés, des rétrécissements importants et des zones mal éclairées. Grâce aux indications et aux commentaires de Bernard, nous négocions tant bien que mal les ponceaux et autres obstacles sur notre parcours. Le revêtement de bois des ponceaux et passerelles est aussi glissant que s'il était recouvert de glace. Nous les traversons en glissant littéralement. (Pauvre Frank LaRue qui a hérité d'un oeil au beurre noir en tombant sur l'un des ponts. Il était dans un peloton derrière nous et nous n'avons appris la nouvelle qu'une fois l'épreuve terminée).

Après une heure sur la piste cyclable, nous empruntons la rue (boul Lasalle). La surface est très lisse et c'est vraiment agréable de patiner en groupe. Mais j'ai oublié les regards d'égouts. À l'arrière du peloton je roule à plusieurs reprises sur les couvercles de métal. Il y en a partout! Nous pourrions qualifier la zone de "zone de récupération", tellement nous mettons d'effort à "récupérer" notre équilibre après l'avoir perdu en glissant sur le métal et sur les lignes peintes sur la chaussée. Nous ressemblons à des faons en déséquilibre sur la glace, mais personne ne tombe.

Puis nous entrons dans Dorval et Pointe-Claire. La chaussée devient plus rugeuse. Puis se succèdent fissures dans la chaussée, couvercles de regards d'égouts, nids-de-poule mal réparés ou pas réparés du tout. Mon patin glisse dans l'une des fissures et je saigne pour la première fois. Un avantage lors d'une chute sur chaussée humide c'est que je glisse... Et à cause du froid, je ne sens aucune douleur.

Je décide de me concentrer sur la chaussée. Je remonte à la 2e position du peloton afin de mieux voir venir les obstacles. Pas le temps de relaxer mais je peux tout de même apprécier en vision périphérique les attraits du paysage. La noirceur se change en aurore et la sombre chaussée humide devient plus facile à observer. Je ne sens pas le froid ni la chaleur. Celui en tête de peloton porte un anorak avec le capuchon sur la tête. Je rêve d'un polar sous ma veste.

Puis c'est le chantier et les rues bloquées sous le viaduc de l'autoroute 20. Nous parcourons en mode "cross country" environ 20 mètres à travers pelouse, flaques d'eau et terrain meuble. L'effet est de changer l'eau dans nos patins... Retour à la réalité, je commence à y prendre goût! La cadence est relativement facile, mon pouls ne dépasse pas les 140 pulsations. En quelque sorte une promenade sous la pluie.

Nous passons sous le viaduc de l'autoroute 40 puis grimpons la seule côte de tout le circuit. En moins de 2 minutes nous atteignons le sommet, mais qu'il fait froid en redescendant l'autre versant! Les membres et les articulations gèlent et le moindre mouvement exige des efforts. La chaussée particulièrement rugueuse sur une certaine distance finit par s'adoucir. Nous voilà de retour sur les rues. Les bandes cyclables ont parfois 2 voies à contre-sens du traffic. Parfois même il n'y a plus de bande cyclable. La chaussée est étroite. Une camionette se dirige sur nous, nous n'avons nulle part où aller pour l'éviter. Heureusement le conducteur nous laisse un dégagement d'à peine 20 cm. L'accident est évité de justesse.

Le peloton se divise et quelques uns patinent dans le sens du traffic tandis que d'autres poursuivent à contre-sens. En ce qui me concerne, je préfère regarder dans mon rétroviseur le traffic qui me suit. Je ne me sens pas en sécurité. J'ai hâte de me retrouver sur une piste cyclable.

Chrono: 2:30 heures. Steven regarde sa montre en passant sur une endroit glissant. Tombera? Tombera pas? Tombera? ...Tombera pas! Le voilà qui glisse à nouveau à un arrêt, puis se relève. Nous sommes de retour en zone urbaine, sur le boulevard Gouin. La piste rejoint à nouveau le trottoir. À chaque intersection, nous descendons et remontons la chaîne de trottoir en traversant parfois des flaques d'eau. Je décide de maintenir une distance sécuritaire avec le patineur qui me précède afin de pouvoir voir venir les obstacles aux coins des rues.

J'attrape une bouteille d'eau qui m'est tendue depuis le véhicule des organisateurs qui passe à coté de nous. Quel service! J'engouffre l'eau et soudainement je grelotte. Puis me vient un besoin urgent de soulager ma vessie. Nous arrêtons quelques instants pour nous soulager de cette envie pressante puis continuons sur la piste cyclable et dans les rues résidentielles. Les pistes sont recouvertes de feuilles mortes et de petites branches. Quelques rues sont en construction et des sections de trottoir sont recouvertes de gravier, de pierres ou de vase. Certaines sections sont même remplacées par de la pierre concassée. C'est un véritable test d'équilibre, d'agilité et de coordination.

Heureusement que Denise, l'épouse de Bernard, nous suit avec la voiture. Elle nous fournit les bananes qui nous permettent de tenir la route. Je tente de gruger une PowerBar lorsque, dans un virage, je glisse sur des feuilles. Je ne tombe pas, mais le mouvement de mon bras pour retrouver mon équilibre provoque une coupure de ma lèvre supérieure par la PowerBar gelée. Je me mis à rire en imaginant le titre en première page des journeaux, "Un patineur mis KO par une PowerBar aux propriétés tranchantes insoupçonnées." Que pouvait-il arriver d'autre? Quelques minutes plus tard un membre de notre groupe trébuche et se traine jusqu'à l'auto.

Chrono: 3 heures. Cinq minutes après que j'aie fait à voix haute le souhait d'un bon bol de soupe chaude, nous atteignons le troisième point de contrôle où on nous offre du chocolat chaud. Oh seigneur que c'est bon un chchchoooccccooollllaaat chchchaaauud lorsqu'il fait fffrrooid. Je chérirai à jamais ce breuvage exquis et délicieux!

Nous retournons sur les rues (boul Gouin) et de nouveau sur la piste cyclable. Nous sommes maintenant sur la section du parcours où Bernard s'entraîne. La piste passe près de l'école où il enseigne. Nous avons droit à une visite commentée en même temps qu'il nous guide à travers le labyrinthe.

Nous atteignons enfin la pointe Est de l'Île. Chrono: 4:30 heures. Nous tournons au Sud-Ouest, sur la rue Notre-Dame en direction de la ligne d'arrivée. Il ne nous reste qu'environ la distance d'un marathon à parcourir. Je prends temporairement la tête du peloton et je peux sentir le vent sur mon visage. Le vent n'a pas à date été un facteur déterminant puisque la piste est généralement à l'abri. Nous alternons entre la piste cyclable et les trottoirs. Je commence à sentir une tension dans ma cheville. Un autre appel longue distance par télépathie à Eddy... Ah oui! J'entend le vent me murmurer: "Poussée, retour de jambe, poussée, retour de jambe, pousses directement à travers les roues. Reposes-toi entre les poussées." Je ralentis la cadence et je fais lentement des doubles poussées. Mes chevilles de détendent et les élancements disparaissent.

C'est alors que la piste se rétrécit et devient impraticable, avec des fissures et des nids-de-poule. Nous décidons de patiner sur la chaussée, parmi les autos.

Steve prend la tête pour un moment et je me repose derrière lui tandis que Bernard me suit. Nous ne sommes que 3 maintenant. Steve se redresse et s'étire. Je m'approche trop près et j'accroche son patin. Voilà que je tombe, roule et glisse pour la seconde fois. Je sens un fort dépacement d'air dans mon dos. Comme je m'immobilise, j'aperçois, à peine 30 mètres en avant, un camion poids-lourd en plein dérapage avec les roues bloquées. J'ai des sueurs froides et je me mets à trembler de peur pendant que je me redresse. J'ai failli être écrasé par un camion! Sans avoir vu ma vie se dérouler devant moi, j'ai tout de même appris une leçon. Rouler en patins dans le traffic alors qu'il pleut est une activité à très haut risque. Dorénavant je vais garder une distance sécuritaire avec les autres patineurs, je vais garder un oeil sur le traffic qui me suit et l'autre sur la chaussée en avant. Peut-être que ça me fera loucher, mais je serai vivant. C'est étrange les pensées qui vous traversent l'esprit lorsque vous frolez la mort...

Une courroie de mon Camelbak a lachée et je dois tenir mon sac pour éviter qu'il ne tombe. Je finis par l'enlever et attacher la courroie (ce qui me prend beaucoup de temps puisque j'ai les doigts gelés). Mes deux bras sont maintenant libres, ce qui favorise un meilleur équilibre. Heureusement car, comme je quitte la piste cyclable, la roue avant de mon patin se butte contre la chaine de trottoir et me voilà reparti pour une troisième fois. Steve me suit dans ma chute. Nous ne pouvons que rire car nos membres sont si rigides que nous ressemblons à des vaches se déplaçant sur la glace. Nous devons redoubler d'énergie afin de rattraper Bernard.

Je me refroidis maintenant vraiment beaucoup avec ce vent. Je sens mes jambes qui se raidissent et s'engourdissent. Mes réactions sont lentes. Je pense aussi que mon cerveau est en partie gelé car, malgré tout, j'apprécie vraiment cette randonnée. J'ai une sensation d'ivresse et de bien-être. Je souffre peut-être d'hypothermie ...non, je suis tout simplement gelé raide comme une barre. Ça me rappelle que je dois consommer une autre barre énergétique.

Nous apercevons maintenant le centre-ville à travers la bruine. Encore quelques kilomètres et nous voici face à une véritable étang en travers de la piste. Steve et moi tentons de l'éviter mais c'est le plongeon! Tête première dans l'eau. Bernard réussi à traverser avec de l'eau à hauteur des chevilles. Une dame de l'autre coté nous observe. Il est facile de deviner qu'elle n'en croit pas ses yeux de voir ces deux huluberlus, en patins, étendus de tout leur long dans l'eau. Quelle situation absurde!

Chrono: 6:00 heures. Ça fait quatre chutes pour Steve et moi et aucune pour Bernard. Il est évident qu'un entrainement dans ce genre de conditions fait vraiment la différence.

"Est-ce qu'on arrive?" demandons nous à Bernard avec un ton moqueur.

"La prochaine étape est le pont Jacques-Cartier et il ne restera que 10 kilomètres à faire," nous répond-il. Il nous semble que ça fait déjà un bon bout de temps qu'il ne reste que 10 kilomètres.

Nous zigzagons à travers la ville en suivant la piste cyclable d'un coté à l'autre de la rue. Nous traversons prudemment aux feux verts mais nous accélérons aux feux rouges. Il est vrai que nous sommes au Québec. Nous atteignons la seule descente avec un feu de circulation en bas. Il est évident que le feu sera au rouge lorsque nous arriverons. Puisque la chaussée est mouillée, nous contrôlons donc notre vitesse de descente.

Nous sommes maintenant dans le Vieux-Montréal. Une partie de la piste est recouverte de pierre concassée et nous optons pour la surface en pavés de granit. Contrairement à mes attentes, la surface n'est pas glissante. Puis de nouveau une surface lisse... que ça fait du bien. A cette étape de l'épreuve, la moindre petite surprise agréable devient un enchantement.

Bernard nous prévient à l'avance de chaque obstacle incluant les ponts, les virages en épingle, etc. Lorsque nous passons le pont de bois sous l'autoroute et que nous tournons à droite, il nous précise que c'est l'endroit où les membres de Roller-Montréal se réunissent. Je les envie!

Je peux sentir le froid pénétrer mes os. J'ai continuellement des frissons et je tremble.

Nous apercevons maintenant le centre sportif. Une montée d'adrénaline me réchauffe. Bernard est en tête de peloton. Nous traversons encore quelques trous d'eau, histoire encore une fois de rafraichir celle qui est déjà dans nos patins. Puisque l'eau me semble tiède, j'assume que mes pieds sont passablement froids.

Une "foule" de 6 ou 7 personnes nous accueille à la ligne d'arrivée. Quelle sensation!

Chrono: 6:41 heures pour couvrir les 128 km. Nous sommes 6e, 7e et 8e.

J'ai hâte à l'an prochain. Le parcours est exceptionnellement exigeant et la compagnie très spéciale.

Je me souviendrai toujours de cet événement. Personne n'oublie la première fois.

Lanny Totton


Haut