2002


Rapport - Mehdi Cherif

 

 

Tout a commencé alors que la curiosité me faisait parcourir les lignes d'un petit pamphlet jaune, d'allure tout à fait inoffensive, malencontreusement ramassé cet été au bord d'une piste cyclable, de celles dont on ne se méfie pas et qui nous mènent parfois en territoire dangereux. À ce stade là j'étais déjà fatigué rien qu'en lisant la liste des finissants, avec les temps qu'ils avaient faits, tentant, à grand renfort de douloureux calculs mentaux, d'imaginer ce que ceci pouvait donner en termes de vitesse moyenne et de douleur aux fessiers. Mais l'orgueil du patineur est aussi vaste que le territoire de l'aigle...

Un coup d'il sur le site du Défi et je vois que les gens de Roller-Montréal invitent gracieusement à venir s'entraîner avec eux. Je me dis que c'est là une largesse de coeur que je ne peux pas ignorer, et l'occasion par là-même de plonger une bonne fois pour toute dans les ennuis, gravant ainsi à jamais dans ma mémoire, mon passage à Montréal. L'accueil chaleureux que je reçois alors n'altère en rien ce sentiment, au contraire, il l'amplifie. Je me vois même offrir un magnifique casque aux reflets de nacre par l'ami Youri, touché par mon innocence face aux risques impitoyables du patin de vitesse.

Une semaine avant le Défi, la météo me répétait déjà chaque jour que tout ceci n'était pas une bonne idée et que nous allions tous jouer à celui qui attraperait la plus grosse pneumonie. Ignorant cette réalité brutale, accroché au mythe de l'été indien et l'appelant de tous mes voeux, je refusais la froideur de ces prévisions scientifiques et commençais à me renseigner sur les rites indigènes d'incantation à la clémence des éléments. Sans grand succès toutefois.

Force est de constater qu'en se levant à 4 heures du matin et en évitant les mouvements brusques, on peut réussir à maintenir un certain état d'anesthésie cérébrale, qui rend la pensée remarquablement perméable au concept de bon sens.... Le matin du Défi donc, tandis que je conduis en direction de l'Auditorium de Verdun, que je situe alors dans un périmètre approximatif de 4 ou 5 km au sud du marché Atwater, j'amplifie l'état de narcose inconsciente et de déni de la réalité à l'aide d'un disque de rap français soigneusement sélectionné. Au terme d'une longue visite touristique de la commune de Verdun et de l'énonciation scrupuleuse d'une liste appropriée de jurons à l'égard de la signalisation, de mon sens de l'orientation et du plan de la STM dont le décryptage a déjà consommé une bonne partie de mon énergie, j'appareille finalement en vue de l'Auditorium, lieu mythique s'il en est.

05h50: le synchronisme parfait: le temps d'enfiler mon habit de lumière et j'entre dans le hall de l'Auditorium où je pense faire quelques étirements et échauffements. Une voie profonde et mystérieuse me commande alors d'aller repérer les lieux du départ. Lorsque j'arrive en vue du tas de neige, sans doute placé là afin de marquer précisément le point d'arrivée et de départ du Défi, je vois très peu de gens et je me demande où sont tous les coureurs. Je cherche des yeux mes camarades de Roller-Montréal tandis que quelqu'un près de moi, sans doute sensible à mon désarroi et réceptif à mes ondes cérébrales torturées, laisse échapper une phrase assassine: "Ils sont déjà partis". Sonné et incrédule je regarde ma montre: 06h04! Oublié l'échauffement!

Encore sous le choc, je saute à pieds joints sur la piste et commence à remonter le long cortège enthousiaste qui s'étend déjà sur près d'un kilomètre. Refusant la réalité, je me rue après le peloton de tête, hors de vue depuis longtemps, comme après ma seule chance de salut: je ne connais pas le parcours du Défi et la seule idée de rouler en solitaire hors peloton, exposé au vent, à la dépression nerveuse et aux effets à long terme du valium, me glace les sangs et m'arrache des larmes de désarroi. Chaque visage familier que je rejoins alourdit ma détresse à coup de "ils sont partis vraiment fort", "ils sont loin devant", "ils volent", "ils ont mangé de la poutine à la maltodextrine préparée par Youri".

Après quelques minutes de ce cauchemar, pendant lesquelles j'essaie en vain de me réveiller pour y mettre un terme, je rattrape une silhouette familière: Gérard Picard, un compagnon d'entraînement, un Suisse installé au Québec, quasiment un compatriote! Ivre de joie, je m'écrie "Vive la Suisse". Trop heureux d'avoir trouvé un guide dans cette épreuve, je fais un bout de chemin avec lui, sûr de suivre la bonne voie. Mais au milieu de la seconde section, Gérard décide de garder un rythme de croisière pour assurer sa réussite. Tandis que nous sommes rattrapés par un petit groupe mené par Pan, une autre étoile de Roller-Montréal, je souhaite bonne chance à Gérard et me joins au groupe.

Me sentant alors béni des Dieux, je décide de montrer ma reconnaissance à mes nouveaux compagnons en prenant le premier relais du peloton. Mais en peu de temps je m'aperçois qu'il n'y a pas de travail de peloton dans ce groupe. Le rythme est saccadé et j'ai du mal à suivre, je dois les laisser partir. Quelques km plus loin, je les rejoins au niveau de la belle montée d'asphalte rugueuse dont tout le monde garde, j'en suis sûr, un souvenir ému. Le groupe se disloque et je me retrouve à suivre Pan de loin, m'efforçant de ne pas le perdre de vue pour ne pas m'égarer. Après une demi-heure, je reviens à sa hauteur et, tandis que nous rattrapons le deuxième groupe de tête, constitué, entre autres, de Dany Lévesque et Bernard Doth, je me rends compte que Pan n'est plus avec moi. Décidément chanceux comme un soldat en permission dans un harem, je fais un bout de route avec ce groupe qui m'indique le chemin, mais bientôt, je me retrouve à nouveau seul...

Livré à moi-même, avec seulement le groupe de tête, inaccessible, entre l'arrivée et moi, je dois alors sortir de ma poche le plan du parcours, devenu légèrement humide. J'use de toutes mes connaissances en sculpture sur papier mâché, laborieusement acquises en dernière année d'école maternelle spécialisée, pour trouver la page de la section 3 et m'orienter jusqu'au pont Pie IX. Là je trouve la lumière de ma vie: Eva, qui me ravitaille et me réchauffe le coeur tandis que les valeureux volontaires du 3e point de contrôle m'apprennent que le groupe de tête est 5 minutes devant. Je ne les rattraperai jamais, mais au prix d'un effort surhumain, je m'arrache aux bras de ma belle et repars dans le gris humide de cette journée. La solitude commence à se faire sentir, et en quittant le boulevard Gouin et en entrant dans la forêt avant d'arriver au 4e point de contrôle, je me surprends à scruter la surface de la piste cyclable jonchée de feuilles et de branches en me disant que les champignons doivent pousser sur cet asphalte en phase "d'humusification". Si j'avais trouvé un champignon, je crois d'ailleurs que je l'aurais mangé, histoire d'essayer de faire passer le goût de ce "power gel", sans doute avarié, qui enduisait mon palet d'une pellicule gluante et travaillait à la formation de crampes épiléptiques et d'une colonie d'ulcères purulents dans mon estomac.

Après le 4e point de contrôle, l'absurdité de la vie m'est apparue: maintenant que j'étais allé visiter l'autre bout de l'île, et bien il fallait revenir à la voiture si je voulais rentrer chez moi prendre un bain! Sur le guide du parcours, au niveau du km 80, il était écrit "C'est ici que le vrai Défi commence." En lisant ça, je me suis dit qu'ils auraient pu le dire avant: je serais venu jusqu'ici en bus!! Dans la dernière section, fort de ma moyenne de 2 km/h, avec des sprints à 3 km/h, et soumis aux sévices d'un vent redoublant d'intensité sous l'effet de mes incantations indigènes sans doute mal mémorisées, je cherchais dans les méandres de mon esprit un moyen de m'affranchir de la douleur et d'éviter l'internement psychiatrique qui se profilait déjà à l'horizon d'un avenir proche.

C'est alors que, telle une prière, un mantra, une formule magique guérisseuse de tous les maux, une chanson s'est faite entendre! Émanant du fin fond de quelque recoin oublié de mon âme:

Je marche seul,
ta la li la la la...
dans les rues qui se donnent
ta la li la la la,
sans témoin sans personne,
je marche seul
ta la li la li la la,
acteur et voyeur...
Les puristes auront reconnu Jean-Jacques Goldman et sa variété saisissante des années 1980. Jean-Jacques, je te dédie ce Défi, tu m'as porté dans tes bras tout le long de l'avenue Notre-Dame, sans jamais me laisser fléchir. Les 29 derniers kilomètres ont donc été nettement marqués du sceau de ce chanteur remarquable, qui m'a accompagné jusqu'à la ligne d'arrivée, me permettant d'apprécier chaque cm de l'avenue Notre Dame, de même que l'effet rafraîchissant et casse-gueule des 3 belles flaques d'eau qui précèdent la ligne d'arrivée.

À l'arrivée, Youri et Martine m'ont accueilli avec entrain, Rod et le concierge Mario m'ont sauvé la vie comme à beaucoup d'autres, Eva m'a nourri et choyé... C'est à la vue des visages familiers de Roller-Montréal que j'ai su que le cauchemar était terminé. Cependant je ne pouvais m'empêcher de penser à ceux qui n'avaient pas eu, comme moi, la chance d'être touchés par la grâce de Jean-Jacques, et qui allaient passer encore plusieurs heures, pour certains, dehors dans ces conditions difficiles. À ce titre le rapport de Larry O'Connor, "Bronze medal... in a gold frame" et la performance de sa fille Erin sont vraiment impressionnants. À ceux-ci je tire mon chapeau, ils ont fait preuve d'une belle détermination pour rester aussi longtemps dehors.

Merci à Robert, à Diane et aux volontaires qui ont créé cet événement et le perpétuent chaque année, et merci à Roller-Montréal pour leur accueil et leurs conseils.

Au fait si quelqu'un connaît un moyen de se débarrasser d'une chanson qu'on a dans la tête depuis une semaine, j'apprécierais qu'il partage son truc avec moi...

Mehdi Cherif


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