2002


Rapport - Rod Willmot

 

 

La plus horrible des journées, la plus difficile, dangéreuse même -- et pourtant, la plus mémorable, légendaire même, une journée de courage incroyable, de chaleur humaine, d'inspiration, et oui, de sourires joyeux! Pluie, froid, vent -- c'est la première fois dans les 7 ans du Défi que nous avons vécu de telles conditions, et malgré la timidité de certains, les résultats humains prouvent le bien-fondé de notre devise: "Bon temps, mauvais temps, l'épreuve aura lieu!"

Étonnant de constater qu'en dépit de la pluie le Défi a établi un nouveau record de participation: 193 patineurs se sont inscrits, dont 23 le matin même. C'est sûr qu'avec du beau temps nous aurons eu dans les 250. Nouveau record aussi de participation de l'extérieur, avec 12 Américains, 1 Allemand, et plusieurs Canadiens des autres provinces. La réputation du Défi ne cesse de grandir.

Combien ont pris le départ? On parle d'au moins 150, car pour que 90 terminent dans des conditions pareilles il a fallu que beaucoup d'autres tombent en cours de route. Je le sais intimement, étant un des nombreux qui ont dû abandonner.

C'est ironique, n'est-ce pas? Moi, qui avais prodigué tant de conseils aux autres dans les jours précédants, moi j'ai fait une erreur fatale dans mon choix de vêtements. Craignant plus d'avoir trop chaud que d'avoir trop froid, j'ai laissé de côté mon vrai imperméable pour un manteau léger. Je me croyais 100% prêt pour le pire des pluies! Après une heure j'étais trempé, après deux heures j'étais transi, dans un état désespéré, crispé et frissonnant, le corps ne produisant qu'une fraction de la chaleur qu'il me fallait, la tête fonctionnant mal. J'étais pris dans le piège: si j'arrêtais de bouger fort, j'étais fini; si je continuais beaucoup plus, j'étais fini! Il fallait absolument un échappatoire, et finalement je l'ai vu et accepté. Deux Américaines, Denise Blahut et Rosie, suivaient en jeep l'époux de la première, Jeff Blais. Aussitôt qu'elles ont constaté ma condition elles m'ont fait entrer au siège avant, ont tourné la chaleur au maximum, m'ont donné une épaisse couverture. Denise, Rosie, je ne saurais pas vous remercier assez! Vous m'avez sauvé la journée, sans doute la santé, et possiblement la vie.

Et voilà que mon histoire se transforme... Revenu le premier à l'Auditorium, j'ai été le premier à devoir chercher comment et où enlever mes patins, changer mes vêtements, nettoyer mes blessures, m'occuper de mes roulements. Le tout en essayant de rester chaud, svp! Ayant tout accompli finalement, j'ai eu le temps d'explorer un peu, de découvrir que certains endroits (pas évidents) étaient bons pour ces besoins, d'autres absolument pas. Il faisait froid au lobby. Les toilettes tout près étaient minuscules, plutôt sales, froides, leurs portes ouvertes au vu des passants. Mais ailleurs il y avait de vastes toilettes chaudes et propres, une aire de restauration avec tables et chaises, des radiateurs d'où sortaient de l'air chaud!

Peut-être une heure après moi, deux patineuses d'Ottawa sont arrivées, mes amies Inga Petri et Jan Riopelle -- toutes deux vétérans de 2 Défis. Revenues en taxi du 2e point de contrôle, elles n'avaient pas bénéficiées du même réchauffement que moi, et Jan était hypothermique. En ce moment j'ai remarqué ce qui serait vrai pour tous les patineurs: dès leur entrée dans le lobby, elles ont vu le banc tout près, les toilettes tout près, et elles ont cru devoir s'en servir, malgré le froid et l'inconfort. Plus tard, quand d'autres arrivaient et que je savais quoi faire, j'ai constaté combien l'hypothermie est dangéreuse.

Le patineur hypothermique ne peut pas se soigner tout seul, ni même suivre une simple direction. Il fallait que je leur guide, Vient avec moi, on entre par ici, tourne à droite maintenant pas à gauche, assieds-toi ici et ôte les patins. Tu n'as pas ton sac? Donne-moi tes clefs et je le cherche. Maintenant, suis-moi dans l'escalier et tu seras au chaud, voilà, sers-toi de la serviette. Et vient après dans l'aire de restauration, tous les amis sont là, il fait chaud là aussi. Plus tard, quand on a ouvert les douches, plusieurs patineurs hypothermiques ont passé de longues minutes sous l'eau chaude avant de récupérer. Encore une fois il fallait les prendre en main, pas juste leur dire où aller. Nos quatres serviettes -- les miennes plus deux de Chrisy Grudzien -- maintes fois séchées à moitié sur les radiateurs, ont beaucoup servi!

C'est impressionnant de voir un athlète réduit par la fatigue et l'hypothermie. Quel courage, quelle force, quelle détermination a-t-il dépensé pour se rendre jusqu'à la fin, ou à l'endroit où il n'a eu d'autre choix que d'abandonner. Tantôt c'était presque un surhomme -- maintenant c'est le plus faible des humains, il grelotte, il ne sais pas quoi faire, ses doigts refusent de délacer ses bottines, et si tu le laisses comme ça il va s'asseoir dans le froid et geler. Il n'est même pas capable de penser à demander ton aide. Prend-le en main cependant, et il fera tout ce que tu lui dis; peu à peu il répondra, revenant à la vie. C'est très émouvant, et profondément réjouissant de pouvoir l'aider. C'est ainsi que mon Défi 2002, parti dans le catastrophe, est devenu ma meilleure journée de l'année.

Mais je ne veux pas faire peur avec toutes ces lignes sur les mauvaises conditions! Il y a eu beaucoup de joie aussi cette année, et je me compte chanceux d'avoir été là pour la voir. C'est les plus vites qui ont vraiment souffert. C'était terrible de voir les premiers s'approcher de la fin -- leurs visages étaient des masques de souffrance! Plus tard cependant on rentrait plus en forme, et au fur et à mesure que les heures passaient, de plus en plus on voyait des sourires. Oui, les plus lents ont eu du plaisir dans la pluie! C'est complètement l'opposé de ce qu'on voit normalement. L'an dernier par exemple -- une journée qui favorisait la vitesse et les temps records -- ceux qui attendaient à la fin observaient, dans la première heure, rien que des sourires, comme si "l'épreuve" avait été une partie de plaisance. Plus tard par contre on voyait surtout la fatigue de ceux qui n'avaient pas bénéficié du même entraînement. J'ai beaucoup apprécié la réussite, la victoire des lents cette année. C'est eux qui ont été victorieux contre les éléments, c'est eux qui ont prouvé que la pluie ne devrait jamais nous empêcher de pratiquer notre sport, et c'est eux qui ont démontré, définitivement, que le Défi n'est pas le réserve des athlètes d'élite.

Maintenant j'aimerais signaler quelques individus qui pour moi ont marqué cette journée.

D'abord, Charles Beaudoin (1r) et Allison Turner (1re) sont sans conteste le roi et la reine du patin aligné à Québec. Vous connaissez leurs superbes performances au Défi. En plus ce sont deux individus qui par leur passion pour le patinage et la chaleur de leur personnalité, ont rassemblé un tas de patineurs dans notre club, Roller-Montréal, créant ainsi un foyer de développement qui a beaucoup contribué à l'épanouissement des autres. Simon Côté (2e) nous est venu l'été dernier, et dans son premier Défi a déjà fini très bien. Devenu fort pendant l'hiver, tout indiquait pour lui une saison magnifique, jusqu'à ce qu'un problème de pied lui gâche tout. Il y a à peine quelques semaines il limitait ses espoirs à juste pouvoir terminer. Et puis, voilà, les amis l'ont encouragé, le pied s'est un peu remis, il a repris l'espoir -- et a réalisé le rêve que nous partagions, de vaincre les 6 heures! Said Rahim (3e) est une des étoiles de notre jeunesse. Venu au club ce printemps, il se démarquait déjà par son enthousiasme et son talent évident. S'équipant au sein du club, il est devenu de plus en plus vite, et sa 3e place samedi dans ces conditions affreuses démontre qu'il a la force de caractère pour réussir tout ce qu'il peut rêver.

Gerald Roehme est venu de l'Allemagne pour faire le Défi, et pendant une heure plus ou moins j'ai patiné près de lui. Quoique plus à l'aise sur la glace que sur asphalte, longtemps il a continué après ma défaite, mais lui aussi a finalement succombé, dans son cas grâce à une chute qui lui a dit "C'est fini." Je crois que tous ceux qui ont pris le départ samedi méritent d'être reconnu, et je tiens à ce que leurs noms figurent dans les résultats, avec ABN au lieu d'un numéro de finissant.

Lisa Bongiorno est venue de Georgia aux É-U pour le Défi. Nous nous connaissions déjà grâce à Internet, et elle a fait partie de mon équipe dont la plupart sont restés ensemble -- et tous ont terminé. La réussite de Lisa a sûrement été doublement satisfaisante parce que, deux semaines auparavant, elle avait été complètement défaite par une course chez elle, le célèbre Athens-to-Atlanta (138 km). Courue cette année dans une chaleur torride, cette course a provoqué de nombreux coups de chaleur, et Lisa en avait trop souffert pour terminer. Mais elle a eu sa revanche!

Je veux aussi mentionner les 7 patineurs qui ont amélioré leurs temps cette année. Vu que presque tous les vétérans ont été plus lents par une heure ou plus, le fait d'être allé plus vite est d'autant plus remarquable. J'ai déjà signalé Simon Côté en haut. Les autres sont: Denis Poirier, Roland Boisvert, Gilles Bouchard, Sylvie Turpin, Carole Daoust et Stéphanie Bernier. Bravo les amis! Bravo aussi à notre maître-des-maîtres Raymond Bélisle, qui à 59 ans a complété son septième Défi -- le seul à les avoir tous faits -- et ce dans un temps de 8h51. Un autre bravo pour Vicki Atkinson, qui a relevé le Défi comme oeuvre de charité, en levant des fonds pour AMI (Association for the Mentally Ill). Et encore bravo à Sue Hayward, qui a motivé un bel article sur le Défi dans le journal The Gazette, et qui a complété son deuxième Défi. Je suis tellement fier de vous tous!

Maintenant, comment ne pas signaler Mario, ce gardien à l'Auditorium, qui a tant fait pour secourir nos patineurs? Aussitôt qu'il s'est aperçu qu'il se passait quelque chose, il m'a offert d'aider. D'abord c'était des chaises près de l'escalier, plus tard il a ouvert deux chambres avec douches pour notre usage exclusif. Chaque fois qu'il voyait un athlète qui "marchait croche", il le conduisait aux douches et à la chaleur, et venait ensuite m'en avertir. Mario, tu ne peux pas savoir combien de gens te sont reconnaissants!

D'autres individus ont aidé aussi. Blessé à une jambe en s'entraînant pour le Défi, Youri Juteau a commencé la journée en accompagnant nos meneurs, leur offrant de la nourriture et des bidons de liquide. Plus tard il a aidé dans l'Auditorium, tout comme Martine Charbonneau. D'autres aussi sont venus pour aider, et je souhaiterais connaître ces bénévoles qui ont servi aux points de contrôle pour pouvoir les nommer. Un bénévole qui reste là dans la pluie, voilà un bénévole!

Connaissiez-vous cette dame qui était là à la fin, cette dame en imper jaune qui a pris votre numéro et votre temps d'arrivé avec tant de dévotion? C'était Diane, épouse de Robert Fortier, la seule qui sait exactement combien de temps et d'énergie il consacre chaque année au Défi. Diane fait ça chaque année aussi, et vers la fin quand nous revisions ensemble les résultats, elle m'a raconté que souvent elle doit attendre jusqu'à 20h. Parce que, dit-elle, même si quelqu'un qui dépasse les 12 heures n'aura pas de médaille, il mérite qu'on l'acceuille à la fin. Voilà un bénévole!

Et Robert Fortier, l'infatigable on dirait, sauf que lui aussi est fatigable et dans le futur nous devrons l'aider beaucoup, à mon avis. J'ai une petite idée du travail qu'il fait pour nous, et c'est énorme, ça dépasse de loin ce que vous pouvez penser. Robert a démarré un rêve, son rêve a éveillé des rêves dans des centaines de patineurs, et son rêve est devenu symbole de courage, de détermination, d'amour et de découverte, et surtout de fierté. Robert, tu es notre fierté! Merci à toi et à Diane, comme à tous qui ont aidé. À l'année prochaine, et au prochain Défi!

Rod Willmot


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