2003


Rapport - Rod Willmot

 

 

Vous vous souvenez, n'est-ce pas, de ces trois étendues de gravelle dans la 2e section? Saviez-vous qu'il y a un type qui ne les a pas traversés comme du monde -- en marchant -- mais qui s'est accéléré, s'est lancé là-dedans comme un fou, et a roulé d'un bord à l'autre un poussant des éclats de rire???

Eh bien, c'est moi. Des témoins oculaires le confirmeront. S'il y une chose que je hais plus que freiner, c'est marcher en patins. Les ailes sur nos pieds deviennent de grosses chaussures de clowns... Donc, si au premier bout de gravelle j'ai testé l'eau un peu (fallait pas risquer une chute "gravelle"...), au troisième j'ai pris un bon coup de vitesse... je saute, je plane sur les roues du talon... C'est l'fun! Et je repose en attendant les clowns...

C'est des moments comme ça, comme des jaillissements de flamme, qui m'ont soutenu pendant le Défi cette année. Car je peux vous dire que je n'ai jamais été aussi fatigué pendant autant d'heures d'affilée, jusqu'à faire au moins 50 km dans un état où tout ce que je faisais était survivre -- et pourtant, régulièrement quelque chose arrivait pour me faire rire, me donner une jouissance incroyable, ou tout juste raviver ma confiance.

Pour la première fois -- à mon 5e Défi! -- j'ai tout donné. Normalement après les courses je suis bon pour célébrer, mais cette fois, 10 minutes après la fin je croulais. La soirée chez Magnan a été perdue sur moi, tant je voulais me coucher sous une table. C'est fun, cela. Il y a deux ans quand j'ai fait 6h15 j'ai été ravi de ce record personnel, mais j'étais fort, et je sais que j'aurais pu faire encore mieux. Cette année, revenant de loin après un été désastreux, j'aurais été content avec n'importe quoi. Terminer en 6h13 tenait donc du miracle... Ou plutôt, d'un travail d'équipe fantastique, et du fait d'avoir tout donné.

Pour revenir à ces bouts de gravelle : vous savez, c'est un beau métaphore de comment faire le Défi. Tout d'abord c'est une folie, alors bon, on se comprend sur la nécessité urgente de faire des folies. Ensuite c'est la préparation, prendre un bon élan. Et puis s'élancer, et rester confiant -- traiter les obstacles non pas comme des obstacles mais comme autant de manières différentes d'avancer. Et à tout moment, en arracher autant de plaisir que possible. (Je suis persuadé que le plaisir nous fait rouler plus vite et sur n'importe quoi.)

Alors, la préparation. Pour revenir du désastre de mon été il a fallu que je retrouve prudemment la forme, autant psychique que physique, en ne pas m'imposant des attentes stupides. Aucune attente, au fait. Juste revenir tranquillement, en évitant tout risque de blessure. Et voici une plogue pour Roller-Montréal, car quand on a l'habitude de nos randonnées-dimanche -- 60 km et plus toute la saison -- on a une base de distance dans le corps. Le chiffre 128 ne saura te faire peur.

Je me suis préparé en d'autres manières aussi. Vous avez lu mon article sur le patinage dans la pluie? Dans le cas d'une autre journée de pluie froide, je ne voulais pas échouer comme l'an dernier. Quand Charles a organisé une sortie de 88 km sur le P'tit Train du Nord, le 4 octobre, j'ai été content qu'il fasse froide et pluvieuse, car ça m'a permis de vérifier tous les trucs pour réussir. Croyez-moi, le matin du 18 j'avais tout mon équipement anti-pluie tout prêt! Mais enfin il a fait sec, et j'ai mis ce qu'il fallait pour aller mieux dans le sec, une bonne décision malgré les bouts glissants dans l'ouest.

Et puis l'équipe. L'an dernier, tous les patineurs s'étant déclarés dans mon équipe sont partis trop vite. Cette année, si des gens voulaient se joindre à moi et partir doucement comme il faut, eh bien on aurait du fun ensemble. Autrement... J'étais bien calme, je ne chasserais personne, j'aimerais mieux faire seul comme lors de mes deux premiers Défis. Cependant j'avais confiance en mes nouveaux partenaires. Avec Ghislain Pelletier et Xavier Raclin j'avais le noyau d'une belle équipe, et le fait que ni l'un ni l'autre ne soit trop sûr de lui était bon signe.

Samedi enfin, on se retrouve dans le noir... Je constate avec bonheur que personne "des miens" n'est énervé, ils me suivent tranquillement. Peu à peu les relais commencent, et le groupe comprend Ghislain et Xavier avec Isabelle Camara et Ed Leibnitz de New York. Sur la piste nous suivons Sue Hayward quelque temps. Je lui demande si elle veux rouler seule ou en équipe, et pendant longtemps elle préfère aller en avant à sa façon. J'encourage les miens de se cacher en arrière d'elle, car elle coupe bien le vent. Ce sera mon approche plusieurs fois cette journée -- donner à mon équipe tout le repos possible.

Assez tôt dans le 2e section, Ray Vermette apparaît d'en arrière, tirant son équipe d'Ottawa et plusieurs autres. Nous avons tous déjà fait équipe ensemble, et Jan Riopelle et Inga Petri sont de chères amies. Mais voilà, franchement, maintenant on est trop nombreux! Quoi faire? ...Pendant quelques minutes on s'encombre mutuellement, car Jan et Inga et Lyle Adams veulent tous être proches de l'avant avec Ray, tandis que moi j'insiste pour y rester aussi, et les miens veulent rester ensemble! Je commence à parler de séparer les trains, laisser quelques mètres entre nos groupes au lieu de risquer des chutes. Finalement c'est la côte à Senneville qui décidera pour nous. Ray, Ghislain et moi nous la montons facilement, et même si au sommet on attend les autres, des espaces se sont ouvertes. Et puis c'est la descente, que Ray et moi faisons à toute vitesse, ouvrant encore de l'espace tandis que plusieurs, moins à l'aise, descendent plus lentement. Peu après, Ray me fait l'observation qu'il paraît qu'une séparation des groupes se soit effectuée. Le nôtre comprenait maintenant les plus rapides des deux.

Jusqu'aux premiers kilomètres de la 3e section, Ed Leibnitz était toujours avec nous, mais à l'un de ces carrefours sur le boulevard Pierrefonds il a dit, "I'm so tired, I think I'll take a break." Jusqu'alors il ne s'était pas plaint -- j'ai cru que c'était une blague! Mais voilà, j'ai constaté plus loin qu'il n'était plus là. Par contre, avant le point de contrôle Denis Lessard était venu nous joindre, et pendant quelques 80 km c'était ça notre équipe : Ray, Ghislain, moi et Denis. Une équipe tricotée serrée enfin.

Déjà dans la 2e section j'étais conscient de ma faiblesse comparée aux années précédentes; à mi-chemin de la 3e, ouff! c'est devenu difficile. J'avais honte de ne pas pouvoir tirer longtemps. Je me disais que je contribuais de d'autres façons : en gardant l'équipe ensemble, en ne pas laissant Denis se brûler trop vite, en connaissant le parcours, les distances et certaines embûches. Chacun faisait sa part. Et puis nous avons trouvé Pan, quasiment en tenue d'été, tellement incommodé par le froid qu'il n'avait pas pu rester avec le peloton de tête. Démoralisé, pendant quelques minutes il s'est traîné derrière nous, mais bientôt il voulait tirer, et il a fini par nous aider beaucoup. Au 3e point de contrôle quelqu'un lui a donné un coupe-vent, et vers la fin de la 4e section je lui ai donné mes gants. Moi j'avais eu chaud en début de journée! Pendant trois heures j'ai patiné avec les manches relevés, les gants dans ma poche, le coupe-vent ouvert...

J'ai dit plus haut que pendant 50 km tout ce que je faisais était survivre. C'est vrai. De plus en plus je me demandais si je serais capable de faire ma part en avant, et quand venait mon tour j'étais surpris de pouvoir le faire, même si ce n'était que pour une petite minute. Je me consolais en pensant que si je devais lâcher, une bonne trentaine d'amis s'en venaient à arrière et je ne serais pas seul longtemps. Et puis, en regardant ma montre j'ai constaté que nous avions fait un sacré bon progrès. Si je pouvais rester le plus longtemps possible avec la gang...

Au début de la dernière section nous avons rattrapé un long train mené par l'équipe Stamina de Victoriaville. Ils étaient tous partis trop vite. Aussitôt sur Notre-Dame j'ai dit aux miens de se reposer en les laissant travailler pour nous. L'esprit d'équipe égoïste en action! En d'autres circonstances nous aurions travaillé ensemble, mais après 100 km nos groupes étaient bien définis. Nous avons reposé comme ça pendant une bonne 15 minutes, non seulement en nous laissant tirer mais à un rhythme plus lent. Finalement c'est Ray qui a fait un beau "move" de capitaine : lors d'un tournant où le train s'est éparpillé, il s'est avancé pour prendre les devants, et naturellement je l'ai poursuivi en compagnie de Ghislain et Denis! Tout en lui maugréant pour avoir augmenté la vitesse, je savais qu'il avait fait exactement ce qu'il fallait. Mais mon état physique était de plus en plus désespéré. Quand Ghislain a dit que c'était possible qu'il nous quitte, je lui a dit de m'en avertir parce que je resterais avec lui -- le rhythme était trop dur. Le résultat de cet échange a été de nous remonter le moral, car ni l'un ni l'autre n'a lâché.

Je commençais à chercher tout moyen de survivre. Je me cachais aussi près que possible de quiconque était en avant. Je buvais, je bouffais, j'ai baissé les manches pour conserver la chaleur, je ne sortais plus la tête pour regarder la chaussée, confiant que je passerais sur n'importe quoi. De toute façon j'avais la vision de plus en plus brouillée, comme par une brume, et plus tard Robert Fortier m'a dit que plusieurs avait rapporté le même phénomène. Je l'attribue à l'ennuagement sombre qui nous aurait fait écarquiller les yeux.

Ray et Ghislain n'ont pas eu la vie facile non plus. Il y a eu ce tournant-surpris pour longer la voie ferrée, que moi j'ai réussi en une fraction de seconde, Ghislain pas. Il a dû bûcher pour nous rattraper. Et Ray a raconté dans son rapport comment il nous a perdu au coin Dickson/ Notre-Dame, et a dû faire tout un sprint par la suite. Je me souviens d'avoir demandé "Est-ce que Ray est là?", "Est-ce que Ghislain est là?" mais j'étais loin de pouvoir rassembler les troupes. Dans le cas de Ray j'étais persuadé qu'il avait toute la force du monde, impensable donc qu'il ne soit pas tout proche. (Le problème avec Ray c'est qu'il n'a jamais l'air fatigué! Il avance tranquillement comme s'il garde tout en réserve, prêt à partir n'importe quand.) Quant à Denis, pas surprenant qu'il nous ait perdus finalement. Patinant avec le poids trop en avant, il a trébuché mille fois -- même avant la course à obstacles de Notre-Dame.

C'est le moral et le mental qui m'ont propulsé dans la dernière section. Je dis bien "propulsé", pas juste "soutenu". Cette année j'ai trouvé que les kilomètres filaient vite, et chaque moment était une victoire. Je me souvenais de boire? Une victoire. Je ne chutais pas? Une victoire. Par miracle je tirais l'équipe un peu? Toute une victoire! J'étais le plus fatigué de ma vie, et heureux, heureux, heureux.

Ça aide d'être vétéran du Défi... Plus on l'a fait, mieux on comprend la distance, les repères, comment doser l'effort. Dès que nous avons vu le pont Jacques-Cartier j'ai annoncé aux gars que rendus là nous n'aurions que 8 km à faire. Le coin Dickson/Notre-Dame m'a réjoui, un repère critique, et je n'ai pas hésité pour me faufiler entre les voitures avec Pan. Ce parc linéaire qui longe Notre-Dame est horrible pour les patineurs -- ce "pavé uni" que j'appelle briques! -- mais cette année je l'ai adoré. J'ai adoré les intersections où je criais aux patineurs de ne pas freiner, C'est beau, allez-y! J'étais poussé par une urgence joyeuse, une nouvelle force. En montant le pont qui traverse la voie ferrée j'avais des jambes enfin, c'était facile! Et plus nous nous approchions de la fin, moins j'étais fatigué. Incroyable.

Encore une fois il faut que je remercie celui qui a créé cette bête merveilleuse qu'est le Défi, Robert Fortier, de même que Diane et tous les autres bénévoles. Sans vous nous n'aurions jamais connu certaines des plus belles expériences de nos vies.

Et mes coéquipiers. Denis, bravo -- ton courage n'a jamais lâché, et j'espère te revoir (avec un casque!) chez Roller-Montréal. Ray -- à la prochaine, et tu sais que je serai toujours fier de faire équipe avec toi. Et Ghislain -- le hot tub chez toi n'a pas son égal sur terre, les copains qui étaient là samedi ne diront pas moins; mais le vrai plaisir a été de rouler avec toi.

Rod Willmot, #14


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