2004


Rapport - Charles Beaudoin

 

 

Défi 2004, ou La Lutte contre l'abandon

Le Défi 2004 commença comme la plupart des autres auxquels j'ai participé, ce qui veut dire dans la plus grande noirceur du matin, mais avec en prime une pluie qui venait s'ajouter à la difficulté. 5h55... Je me dirige vers la ligne de départ, où je rejoins la gang de fous qui vient célébrer avec moi ce pèlerinage automnal. Après avoir reçu les quelques consignes de sécurité du fils de Robert Fortier, le départ est donné (pas du tout réchauffé).

Nous partons dans la noirceur sur la piste, direction ouest, il y a des feuilles partout, et en plus il pleut et ça glisse. La ligne du peloton de tête se forme. Peter Doucet de Toronto est parmi nous et prend quelques photos de notre belle randonnée matinale. Nous sommes environ une vingtaine à vouloir à tout prix être du groupe de tête; entre autres il y a Robert Mitchell, Sébastien Houle, Said Rahim, Jonathan Royer, Nick Zacchia, Morgane Echardour, Peter Doucet, Yann Gaudreault, Alain Bisson en vélo et quelques autres. Mais déjà à Lasalle la pluie et les feuilles font des victimes de la route.

Canal de Lachine, la vitesse est maintenue à un régime élevé grâce aux changements réguliers de nos hommes forts. Malheureusement mon dos et mon manque de réchauffement font que bientôt je quitte le peloton de tête, ou plutôt celui-ci me quitte, je vois le peloton s'éloigner dans la noirceur. Impuissant, je le laisse partir sans rien dire, je vois la fin éventuelle de mon Défi 2004, je me cherche un endroit digne d'abandonner sans trop d'éclat. Mais abandonner est aussi difficile que de continuer seul dans la noirceur. Mon ami Yann Gaudreault du club se fait à son tour distancer du peloton; je le rejoins, ses chevilles lui font mal, manque d'échauffement lui aussi, alors on se tient compagnie quelques kilomètres, mais sa cadence va bien au-delà de mes forces, et mon idée d'abandonner ressurgit, je réduis ma cadence, et il s'éloigne lentement.

Je suis bientôt à Dorval ou la fin du parc linéaire de Lachine. Je roule sur Lakeshore, soudainement Peter Doucet, Morgane Echardour et un Américain (Sean Bratton) me rattrapent par derrière. Ils m'offrent une place bien au chaud dans leur petit groupe (façon de parler, car je n'arrête pas de patiner pour autant). Cinq, dix minutes passèrent, je récupère un peu, le temps d'aller tirer en avant; mon tour ne dure pas trop longtemps car mon dos est fragile; enfin je les laisse partir car Peter tire un peu trop fort pour ma capacité. Encore seul sur la route, mais mon ami Alain Bisson en vélo a eu des ennuis mécaniques et me rejoint pour faire route avec moi. "Cool" je lui dis, "viens me tenir compagnie" (l'idée d'abandonner était devenue floue avec la clarté du jour).

Alain ne devait pas se lever ce matin-là car la pluie était un non non venant de sa bouche à 4h00 du matin, et nous avions pris entente de s'appeler pour se réveiller avant de partir à Verdun. Mais Alain se laissa convaincre facilement par un gars qui allait faire le Défi, pluie pas pluie. J'avais déjà plusieurs longues distances sous la pluie à mon actif : Athens to Atlanta (140 km), le Défi 2002 (128 km), Mont Laurier à Labelle 2003 (88 km) pour ne nommer que quelques unes. Donc Alain se révéla être une pièce essentielle à ma journée de patin qui commença à ressembler à une balade dans le West Island.

Vite nous avons atteint le bout de l'île de Montréal, plus précisément : Ste Anne de Bellevue, puis un groupe d'environ 10 patineurs nous avait en point de mire, il nous rejoint à la hauteur du Collège MacDonald, juste avant le centre de Ste-Anne. Nous parcourons la route jusqu'à la fameuse montée de Senneville. De ce groupe il y avait François Leclerc, Robert Landry, Bernard Doth, Patrice Bance de Colombie-Britannique, et quelques autres. Par la suite je me souviens que le groupe s'est scindé en groupuscules. La montée s'est avérée ardue et glissante, mais j'ai maintenu ma cadence jusqu'au haut de celle-ci pour me rendre compte qu'il n'y avait plus personne avec moi. J'ai donc décidé de maintenir mon rythme, ce qui selon moi est la meilleure chose à faire, car chacun de nous a sa propre vitesse dans laquelle nous sommes efficace et économe. Après la montée, la portion de la route très rugueuse et raboteuse nous oblige à bien patiner pour sortir au plus vite de cet enfer.

Devant moi à environ 400 mètres, j'aperçois Peter et Morgane. Je dis à Alain "nous allons les rejoindre," mais je voyais qu'ils n'avançaient plus vraiment, en une question de minutes j'étais avec eux. Morgane me dit qu'elle avait mal aux chevilles, les conditions glissantes lui ont infligé des blessures et aussi de la fatigue. Alain et moi continuons notre chemin pour être rejoints par le duo formé de Patrice Bance et l'Américain Sean Bratton. Ensemble nous avons franchi la presque totalité de la section jusqu'au pont Pie-IX, donc le checkpoint 3. Arrivé sous le pont, Alain décida qu'il avait droit à une pause bien méritée. Moi entre-temps j'avais récupéré le sac de ravitaillement caché la veille dans un buisson non loin de la piste cyclable, et je repris la route sans dire un mot à Alain. Des qu'il s'aperçut que nous n'avions pas arrêté comme lui, il reprit la chasse pour nous rejoindre. À partir de ce point de contrôle la chaussée était bien sèche, alors nous avons pu augmenter un peu la cadence pour reprendre les minutes perdues à essayer de franchir les différents parcs dans lesquels les feuilles recouvraient la piste cyclable. Le boulevard Gouin fut très agréable car nous avions encore le vent dans le dos, donc je pouvais relaxer mon dos et préparer notre retour vent de face sur Notre-Dame.

Fin de l'étape 4 nous sommes à Sherbrooke et la 81e avenue, je suis seul depuis le début de cette section, mes amis se sont arrêtés pour se ravitailler en cours de route. Alain lui est partiellement rassasié avec mes bananes et autres surprises que j'avais dans mon sac. Nous sommes maintenant sur Notre-Dame vent de face, la route est belle, et je crois apercevoir trois patineurs loin devant moi, mais jamais je ne les reverrai car ils semblent patiner très vite. Je reste dans ma bulle car la fatigue me guette, Alain aussi semble plus tranquille, il se contente de tourner son pédalier sans demander la direction, il me suit voilà c'est tout. Lentement nous franchissons les kilomètres pour nous rapprocher de notre but, puis une camionnette s'approcha de nous, surpris je reconnus une amie, elle me dit quelques mots à travers sa vitre baissée, ces mots qui n'ont malheureusement rien signifié dans la tête d'un gars fatigué avec mal de dos inclus.

La camionnette s'éloigna de nous comme tant d'autres l'ont fait plus tôt. Encore une fois laissé seul... Nous revoyons la camionnette mais cette fois elle est stationnée à côté d'un gars assis par terre qui ressemble étrangement au gros Bob (Robert Mitchell). En plus le gars, il avait les patins du gros Bob dans ses mains (quel coïncidence ha ha). Je m'arrêtai pour aider mon ami Bob et connaître la raison de son abandon, car Bob avait jusqu'à 10 minutes d'avance sur les autres patineurs du peloton de tête, enfin de ce qu'il en restait. Bob me dit qu'il était vidé et qu'il ne pouvait continuer, il n'avait plus de nourriture depuis longtemps ni de liquide. Il a été forcé à l'abandon, il dit qu'il a donné tout ce qu'il pouvait pendant 3h45, qu'il est parti seul en échappée dès la côte de Senneville. Je saluai Bob et repris la route car le plus dur restait à faire.

Alain resta avec Bob plus longtemps, mais il paierait très cher ces secondes avec Bob, car le vent a plus d'emprise sur un vélo que sur un patineur seul. À bout de souffle et presque 10 minutes plus tard, Alain se pointa derrière moi pour profiter un peu de la bulle créée par mon passage. "Te voilà enfin," lui dis-je; nous étions au niveau des raffineries, là où il n'y a que vent et voitures. Puis le port de Montréal et la 25, vient ensuite la "belle piste" sur le trottoir côté sud, duquel il fallait toujours sauter car il y avait des cracks partout. Enfin la rue Dickson intersection Notre-Dame, coin dangereux, il y avait justement un accident de voiture lors de notre passage. Une fois à l'autre côté sur la piste du parc linéaire, nous y retrouvons la section la plus aimée de tous : les pavés et la piste cyclable déformée par le temps, horreur mes pieds, ouch mes orteils.

Après cette portion torture, le pont Jacques-Cartier nous guide vers des routes meilleures. Nous voilà à une petite montée, celle de la rue Réné-Lévesque coin Amherst, puis une descente sur Berri à travers le traffic d'un samedi 11h50. Enfin le Vieux-Port, cette portion est très agréable car nous passons à travers plein de gens venus visiter ce quartier, mais personne n'a idée que l'on vient de se taper 124 km en patin. Nous avons l'impression à ce moment d'avoir priorité de passage, nous sommes en sorte un véhicule prioritaire comme dans Mille Bornes (Faites de la place, tassez vous, j'ai une course à finir, je ne peux pas arrêter, Immunité diplomatique, l'appel du président, enfin je divague, c'est dans ma tête, trop de Robaxacet mélangé à du Gatorade).

Soudain ma vision me permet d'halluciner, surtout avec tous les relaxants musculaires pris depuis le début : je vois devant moi mon ami Said Rahim du club, il semble patiner très mollo. Je me rapproche de lui, et je ne peux me retenir de lui crier. (J'aurais voulu lui faire la surprise en arrivant par derrière, ha ha Familiprix, imaginez la tête qu'il aurait fait.) Mais bon j'étais tellement excité à l'idée de revoir un gars du peloton de tête, alors j'ai crié "SAID!" Il se retourna, mais Said n'en menait pas large, il était vraisemblablement mort lui aussi. Il me dit qu'il n'avait plus de liquide depuis longtemps; sans hésiter je lui tendis ma bouteille de Eload (électrolytes, sodium, etc.), puis nous avons fait les quelques derniers kilos ensemble; je suis resté avec lui car il ne reconnaissait plus le parcours. Alain suggéra de finir chacun à ses côtés pour le finish, Alain au centre. Nous avons franchi le fil d'arrivée tous les trois, ce fut un moment de relative euphorie pour moi car je l'avais terminé ce Défi 2004, enfin, woohoo.

Ce fut pour moi le Défi le plus dur que j'ai fait à ce jour, mais cela m'a prouvé encore une fois la valeur de l'entraînement et de la persévérance, surtout dans les moments de noirceur, où la seule solution à votre mal vous semble la plus simple : abandonner, baisser les bras, jeter la serviette. Mais abandonner après tant de sacrifices, de privations, de sorties longue distance, c'est quelque chose que j'aurais regrettée, car nous avions quand même une belle occasion de patiner avec nos semblables, des passionnés comme nous. Alors il faut se doter d'une raison qui nous pousse à continuer. Pourquoi on patine? Pour le plaisir en premier, puis pour la forme, ensuite parce que nous rencontrons des gens qui ont la même maladie que nous, la fièvre du patin.

Je tiens à féliciter Sébastien Houle pour avoir terminé premier à son premier Défi. Aussi souligner la persévérance de Yann Gaudreault qui a terminé deuxième, good job, et à vous tous patineurs et patineuses, vous qui avez pris part à ce happening annuel, mille fois bravo!

Dans l'ordre j'aimerais remercier les organisateurs de cette Classique Automnal, Robert Fortier & famille, ainsi que les bénévoles qui ont su nous encourager lors des moments difficiles, nous donner à boire, prendre nos numéros, nous indiquer notre temps; et surtout merci à Alain Bisson qui a été ma planche de salut car sans lui j'aurais peut-être pris un autobus sur Lakeshore Road. Merci et à l'année prochaine.

Charles Beaudoin, #76


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