2004


Rapport - Jean-François Lord

 

 

Trois semaines se sont déjà dissippées depuis le jour du Défi. Il y a encore bien plus de feuilles sur les pistes cyclables qu'il y en avait le matin du 16. Les belles flèches jaunes, dessinées par monsieur Fortier, s'y confondent entre-elles. La fin de la saison de roller est plus que jamais arrivée. Assis devant l'ordinateur, je me crée un p'tit mood. L'album Crescent de Coltrane plane dans la pièce. Je me dis que si nous étions en 2003, j'aurais probablement une cigarette au bec. Mais ce n'est pas le cas, j'ai changé de peau. Et c'est tant mieux pour ma santé. J'ai troqué mon gaz à lighter pour de l'huile à bearings.

Alors voilà que j'entame mon rapport de patineur. C'est effectivement à mon tour de le faire puisque j'ai bel et bien vécu (et avec succès, soit dit en passant), le Défi de l'île de Montréal. Je me réfère à quelques photographies prises par ma blonde le très tôt matin du 16 octobre. La noirceur, le parking de l'auditorium, la pluie, une folie commune, une folie saine comme il m'était impossible de pouvoir imaginer. L'aube appartenait à tous les fous qui étaient là et la pluie, jamais austère, s'était pointée pour baptiser tous les nouveaux participants. Halleluia! J'étais un de ceux-là. C'est excité comme un p'tit cul de 10 ans qui s'en va à La Ronde que j'entrai dans ce nouveau monde: le monde du marathon. Et voilà que tous ensemble, patineurs et bénévoles, se mirent à entamer le décompte. 15. 14, 13, 12... La fébrilité était palpable. 10, 9 , 8, 7... Le coeur de chacun battait plus fort qu'à l'habitude. Bientôt plus que cinq petites secondes avant le coup du départ. Je me souviens de m'être senti très bien à ce moment. Car même si le marathon n'était pas encore commencé, je savais que j'avais déjà réussi 50% de mon défi. Dès le début du mois de septembre, je m'étais dit que je devais premièrement tenir rigoureusement mon entraînement avant de me présenter à la ligne de départ. Comme j'avais remisé mon goût pour le sport depuis une dizaine d'années, la phase de l'entraînement était sans contredit un intrus dans la vie que je menais. Heureusement, ma passion pour le roller a vite fait d'apprivoiser l'intrus et les résultats positifs ne céssèrent d'apparaître: flexibilité, cardio, endurance et habileté.

Crinqué à vif, au sommet de ma forme, les dernières secondes du décompte ouvraient la porte de ce long corridor imaginaire de 128km qu'il me fallait traverser pour me prouver que j'avais eu raison de croire en moi. Maintenant, je devais aller chercher l'autre 50% de mon propre défi en terminant le marathon.

Je suis très heureux d'écrire à mon tour le rapport de mon défi. J'ai tellement eu de plaisir à lire ceux des années antérieures. Toutes les belles émotions contenues dans les témoignages des autres patineurs m'ont touché droit au coeur. C'est beaucoup grâce à eux que j'ai pris la décision de faire le Défi. Plus je lisais de textes, plus la pulsion grandissait en moi. Plus la pulsion devenait grande, plus j'avais besoin de lire davantage sur le monde du roller. Parlez-moi de bearings, de recettes de barres énergisantes, de proly-machin-propilène, de citrus, de période de réduction, de fil d'arrivée, parlez-moi de vous... tout cela était de la musique à mes oreilles. C'est soutenu par cette belle pulsion étrangère que j'ai réussi à maintenir un entraînement sérieux d'une cinquantaine de jours. J'ai réussi à franchir les 128 km grâce à l'entraînement. Ça c'est sûr. J'ai réussi aussi ces 128 km grâce à la préparation de l'équipement. Ça, c'est aussi très sûr. Je dis merci à toutes les gentilles personnes qui livrent leurs secrets d'athlètes sur le site du Défi et de Roller-Montréal. Vos expériences contribuent peut-être plus que vous ne le pensez, à l'épanouissement des athlètes en herbe.

Le Défi était en cours depuis déjà plusieurs heures. J'avais franchi les trois premières étapes sans trop de difficulté. Les kiwis que je mangeais de temps à autre étaient dé-lec-ta-bles. Ils venaient rafraîchir mes papilles en overdose de powerbars. J'étais étonné de constater que mes bearings ne souffraient pas des conditions aquatiques. Aucun crik-crik n'émanait d'eux. Ils auraient eu raison de se plaindre, moi qui les avaient submergés dans deux pouces de boue à Senneville. Bien que ma condition physique s'avérait adéquate pour relever les 128 km, un détail tout à fait sournois a bien failli me mettre un bâton dans les roues: le mental...

C'est dément comment notre cerveau peut s'agiter fort en situation de marathon. J'étais loin de me douter de ça. Un pêle-mêle d'idées vient engourdir ta concentration et plus ça va, plus le débit augmente. Perdu dans ma tête comme en haute mer, je tentais de m'accrocher à des repères positifs. Mon entité était désormais divisé en deux. Mon physique, cette machine huilée au Gatorade, patinait sans relâche contre le vent frontal de l'est de la ville tandis que mon mental était aux prises avec un duel confus dont les adversaires étaient les bonnes pensées versus les insipides. Il était urgent que j'arrive à faire le focus car le tourbillon de pensées insignifiantes était comme une écharde dans le talon. Je devais mobiliser mon esprit, l'accorder comme une guitare pour retrouver la force de continuer.

C'est à ce moment que j'ai eu des pensées pour mes amis, mes collègues de travail et ma famille. Je recevais en bride l'écho du bel encouragement qu'ils avaient manifesté à mon égard au cours des dernières semaines. Quelques mots, quelques visages, ces pensées-là, c'était comme du mazout pour moi. C'est emporté par le souvenir de leur encouragement que la magie se mit à opérer. Trois onces d'effort physique diluées dans une once d'images encourageantes donnaient le cocktail tonificateur tant recherché: la Plénitude étant l'ivresse créé par celui-ci. Les plus beaux moments du Défi étaient ceux où le carburant de ma performance puisait dans l'amour de l'entourage de ma vie. Les plus beaux moments étaient aussi ceux où j'avais une prise de conscience sur moi qui étais en train de vivre le Défi. Ce sont des feelings que je ne suis pas prêt d'oublier.
 

Le fil d'arrivée

Cela faisait quelques minutes que je venais de franchir le fil d'arrivée. Les gentils bénévoles étaient aux petits soins avec moi; je les remercie. Monsieur Fortier s'approche pour me féliciter en me disant que j'avais néanmoins franchi le fil d'arrivée avec un beau coup de patin. "Ça c'est l'orgueil" lui répondis-je en riant. J'en ai profité pour lui dire comment le travail sur le parcours était bien fait. Les flèches jaunes peintes sur l'asphalte étaient abondantes et toujours localisées aux bons endroits. Il me répondit que de peindre les flèches réprésentait beaucoup de job. C'est pendant les 3 ou 4 nuits précédant le Défi que monsieur Fortier dut aller créer les balises sur les 128 km. Ce travail ne pouvait pas s'effectuer de jour à cause du trafic automobile. "En plus, c'est une job ben salissante", rajouta-t-il en riant. La petite discussion que j'ai eue avec le sympathique fondateur de l'événement finissait encore mieux ma journée. La beauté du Défi réside dans la chaleur humaine qui s'en dégage. Bien qu'il s'agisse d'un défi personnel pour chacun, c'est malgré tout comme si nous étions tous inter-connectés. Les organisateurs, les bénévoles et les patineurs ne font qu'un et ce un, c'est une folie saine qui rend hommage à la vie.

L'hiver s'en vient. Le patineur de roller connaîtra un sevrage de plusieurs mois. Je disais d'ailleurs à ma blonde, ce soir au souper, que c'était la première fois dans ma vie où j'enviais véritablement les gens du sud. Je serais heureux, moi aussi, de pouvoir vivre dans mes patins à l'année longue. Quel phantasme exquis n'est-ce pas? Mais en même temps, c'est une erreur d'envier les gens du sud sur le rapport du roller car si eux ils ont la chance de pouvoir patiner sous le soleil à l'année longue, nous, les gens du nord et même plus précisément les Québécois, avons le formidable privilège de posséder le plus vaste réseau de pistes cyclables en Amérique du Nord. J'espère ne pas me tromper en affirmant cela, mais il me semble l'avoir déjà lu quelque part! En tout cas, c'est en faisant le Défi que l'on comprend comment il peut être agréable de patiner dans le beau Montréal. Ok, ok, la section sur Notre-Dame ne mérite pas d'éloge mais au moins elle tire son épingle du jeu par le fait qu'on parle tous d'elle.

On se revoit le 15 octobre 2005.

Jean-François Lord, #137


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