2004


Rapport - Rod Willmot

 

 

"Le plus glissant de tous les Défis!" C'est sûrement ainsi qu'on s'en souviendra, surtout les vétérans qui en savent quelque chose. Car la pluie qui nous a accueillis samedi n'était pas en soi un facteur important, contrairement à la froide déluge d'il y a deux ans. Cette fois la température était plutôt douce pour ceux qui ont l'habitude de l'automne québécois, et à la mi-matinée le soleil est venu nous encourager. Pour ce qui est des feuilles, par contre...

Mais parlons d'abord de ce départ féerique. Robert Fortier et son équipe avaient tout fait pour que l'aventure s'amorce en beauté. Ces dizaines de fusées le long de la piste! En admirant la joliesse festive de toutes ces flammes rouges, j'étais content que la piste soit mouillée pour les refléter.

Slouche... la première flaque d'eau. Slouche... une autre plus profonde, mais malgré mes genoux éclaboussés j'avais les pieds parfaitement secs. J'ai vraiment rit. Pour cela au moins j'étais bien préparé, ayant écrit l'article sur Comment vaincre la pluie. Mon système a gardé mes bottines bien sèches jusqu'à la fin, tout en permettant d'ajuster mes lacets sans tout défaire. Au 2e point de contrôle j'ai vu des patineurs enlever leurs sacs, persuadé par le soleil radieux que la pluie ne reviendrait plus. Mais les étangs qui nous attendaient plus loin? Comme celui à 100m de la fin, raconté déjà par les survivants du Défi 2002 : je propose qu'on le nomme Lac Victoire.

Et puis les feuilles... Tout le monde en parle, alors au lieu de vous raconter combien j'ai glissé, combien c'était frustrant de ne pas pouvoir pousser, je vous rappellerai combien elles étaient belles. Que ce soit dans les arbres, sous nos roues, ou carrément cachant la piste de nos yeux, elles étaient belles ces feuilles-là! En roulant avec divers camarades j'ai entendu beaucoup de commentaires sur la beauté du décor. Et puis, déjà la veille j'avais décidé de ne pas pousser cette année, puisque dans de telles conditions ce serait inutile; alors mon but n'était pas de terminer vite, mais d'apprécier au maximum le plaisir du trajet.

"Plaisir... plaisir..." je me répétais. Surtout quand une autre demie-poussée n'avait produit qu'un autre glissement. Mais j'ai eu du plaisir de diverses façons, dans les moments loufoques par exemple. Vous vous souvenez de la moufette écrasée juste avant le 2e point de contrôle? Freinant en chasse-neige, en une fraction de seconde je me sens glisser, j'aperçois les tripes et la chair écrasées, je m'ajuste pour rouler tout droit - et je sens l'odeur : moufette! Une autre fraction de seconde en freinage et j'aurais chuté là-dedans. Ce qui n'aurait pas aidé à la réputation des patineurs, puisque j'aurais pué pendant les 78 kilomètres restants.

Pauvre moufette... Est-ce que cela explique pourquoi il n'y avait que 3 bénévoles à ce point de contrôle? ...Vraiment le nombre de bénévoles était impressionnant cette année. Toujours chaleureux et super-aidants, ils étaient fort appréciés. (Merci les amis!) J'ai également été impressionné par le soin exercé à certains endroits pour bien démarquer le parcours, par exemple aux intersections du parc linéaire le long de Notre-Dame. (Je ne comprendrai jamais cette poignée de patineurs - chaque année il y en a un ou deux - qui s'épargnent "l'inconvénient" de suivre le parcours dans cette section. Restant sur Notre-Dame pour gagner du temps, que c'est qu'ils gagnent au juste? Leur temps à la fin est dénué de sens, car ils perdent le Défi entier en l'escamotant ainsi.)

Beautés particulières de cette année: d'abord, la prouesse de mon co-citoyen de Sherbrooke, Nicholas Ratté (#108), qui a fait tout le parcours en patinant à reculons. C'était spécial à voir, d'autant plus admirable vu les embûches innombrables de la chaussée. Il n'y a que le trottoir de la rue Notre-Dame qui ait pu le ralentir suffisamment pour que mon groupe le dépasse. Il s'était arrêté brièvement, un peu exaspéré peut-être mais toujours souriant.

Autre beauté, ces pistes boisées des étapes 3 et 4, où parfois l'on ne pouvait que deviner la piste, tant la couche de feuilles était généreuse et universelle. Mes compagnons redoutaient ces sections, surtout lorsqu'on allait dévaler une pente avec courbe au fond. Mais j'adore toute descente, et je me lassais aller de coeur joie, sans problème, tandis que ceux qui étaient plus prudents chutaient! Ces passages dans le bois étaient magiques pour moi. Arrivé à une montée où je devais marcher dans le gazon pour avancer, je ne regrettais pas ce ralentissement imposé par la nature. C'était le fun, et splendide.

Plusieurs ont mentionné que les équipes ne duraient pas cette année, et j'ai vécu le même phénomène. Mon hypothèse c'est que les patineurs qui normalement auraient roulé ensemble subissaient différement les effets des conditions glissantes. Quelques-uns s'ajustaient plus ou moins facilement, d'autres glissaient peu importe ce qu'ils faisaient. Certains étaient plus stressés que d'autres par ces facteurs, tout en étant de forces égales. C'est ainsi que les équipes avaient tendance à s'effriter, et même les amis se trouvaient séparés. Le bon côté c'est que j'ai pu rouler avec beaucoup plus de monde.

Jusque dans la 2e étape mon camarade à l'avant était Ed Leung de Toronto Inline, que j'ai connu cet été lors d'un marathon là-bas. Jeune et fort, il tirait beaucoup et on travaillait bien ensemble. (Il a été ravi du Défi, trouvant le parcours d'un intérêt sans égal.) Louise Bussière, dont la première course de sa vie était les 24h de Montréal en juillet, était dans le groupe jusqu'à Senneville, où la côte et la rugosité après l'ont ralentie. Brièvement dans la 3e étape j'ai été avec Francis Ross et Mélissa Vézina (on filait bien!), mais tout d'un coup Francis avait des difficultés et on s'est séparés. Bruce Winham de Vermont était avec moi du départ jusqu'après la 4e étape, lorsqu'un brusque changement de vitesse l'a laissé soudainement très loin en arrière. Mon coéquipier de l'an passé, Denis Lessard de Trois-Rivières, s'était brûlé en commençant trop vite; compagnon dans la 4e étape, tout d'un coup il n'était plus là. C'est comme ça les journées difficiles!

J'ai eu une belle surprise quand Giuseppe Lanovara nous a rattrapés dans la 3e section. Après quelques minutes j'ai demandé s'il voulait rouler avec nous, et bientôt on travaillait ensemble. À vrai dire c'est lui qui tirait le plus (et de loin), donnant l'impression d'être capable de tout faire. J'aurais dû comprendre lorsque, au 3e point de contrôle sous le pont Pie-IX, il a dit qu'il allait faire une pause de 15 minutes. 15 minutes! Parti seul, bientôt j'étais dans un groupe reconstitué avec Bruce, Denis, Véronique... Mais Giuseppe nous a finalement rejoints - pour recommencer à nous tirer - ce qui indique combien il poussait.

C'est dans la dernière étape qu'un patineur solitaire a paru vouloir nous rejoindre. C'était Charles Désautels, que j'avais vu de temps en temps depuis le 1r point de contrôle, roulant très bien, calme et fort, toujours seul, prenant un plaisir manifeste dans son Défi. Après quelques minutes de repos en arrière, il est parti en avant. Pour nous quitter? Pour tirer? On ne sait jamais avec les patineurs solitaires, car même lorsqu'ils entendent tirer ils partent loin-loin en avant! Sous le coup, Giuseppe est parti le suivre, et moi j'ai déchaîné un sprint pour les rattraper tous deux. Mais Bruce n'avait aucune chance, car il venait de se fatiguer en nous tirant, lui.

Et le rhythme a augmenté. Charles allait vite, Giuseppe allait vite, et même si n'avais pas leurs forces j'avais aisément la vitesse pour les suivre. Le cardio montait. Le plaisir montait! Avec délice j'ai constaté que pour la première fois depuis le départ je patinais comme moi, sans restreinte. C'était exaltant, le patinage comme je l'aime.

Tout d'un coup il y a eu le bruit affreux d'un impact, suivi d'un crissement de roues. Charles avait frôlé une auto qui passait à vive allure. C'était sur la rue Notre-Dame, cette horrible section où on roule sur le trottoir, qui cette année était parsemé de roches et de débris et parfois interrompu par de la construction. Si deux ou trois fois nous avons passé dans la rue brièvement pour contourner un obstacle, à ce moment-là nous étions sur le trottoir - Giuseppe et moi de toute façon. Je ne sais pas comment Charles est arrivé si près de l'auto. Avait-il trébuché? Le conducteur avait-il changé de voie sans regarder? Avait-il pensé faire peur à cet athlète téméraire? Heureusement, Charles n'avait pas subi de blessures paraît-il. L'auto cependant avait un miroir brisé et des égratignures. Le conducteur a insisté que la police soit appelée, et de très bonne volonté Charles a accepté de rester là.

Un accident mineur, dans l'occurrence : le policier a permis a Charles de poursuivre sa course. Toutefois - l'ami Charles ne portait pas de casque... Et je ne peux pas penser à cet épisode sans me dire que si ces deux objets roulants - une auto, un être humain - aurait été plus rapprochés par un petit centimètre, cet accident mineur aurait été à tout le moins fâcheux. Fâcheux avec un casque. Mais sans un casque, potentiellement très grave. Un seul centimètre et Charles était projeté contre ciment ou asphalte. Le genre de chose pour lequel on ne peut pas s'entraîner. Mais on peut porter un casque.

Nous disons formellement que les participants au Défi doivent porter obligatoirement un casque, et cependant il y a toujours des individus qui s'y refusent. Parfois on m'écrit pour demander, "Est-ce qu'il faut vraiment porter un casque pour le Défi?" Et je réponds toujours à la longue et avec ferveur, parce que j'aime les patineurs et je veux qu'ils roulent dans le bonheur pour le reste de leurs vies. Parfois je convainc mon interlocuteur, parfois pas. J'espère que si Charles et ses proches peuvent lire ces mots, ils réfléchiront que la vie, et la capacité de la vivre pleinement, valent plus que cette manie d'avoir la tête au vent.

Mais revenons au Défi. On parle souvent de combien la 5e étape peut être laide et difficile, mais je maintiens que les derniers 8 km sont de toute beauté. Arrivé au pont Jacques-Cartier on est presque à l'abri du vent, le patinage est bon et varié, et même les petits repos imposés par les feux rouges sont acceptables. Surtout, on sait qu'il ne reste que ces p'tits huit, qui bientôt ne sont que six, puis trois... On peut se déchaîner! Giuseppe s'était dépensé un peu plus qu'il ne fallait, mais il était très fonceur et on s'encourageait, éclairant le chemin l'un pour l'autre. J'ai une petite idée qu'il s'amuserait beaucoup en roulant avec Roller-Montréal.

Un dernier moment loufoque au petit pont vert du Vieux-Port : on descend soigneusement, sachant qu'il faut réussir la double épingle en bas, lorsqu'un patineur en avant perd le contrôle et se laisse aller - FLANG! - dans la clôture métallique. Pas blessé du tout, au contraire il s'y était agrippé comme un chat à un moustiquaire. C'était comme un tintamarre pour fêter l'arrivée... (Clôturiste : Lyle Adams du club d'Ottawa, qui termina peu après nous. Merci pour la musique, Lyle!)

Une dernière slouche au Lac Victoire, et c'est la fin. Vous voyez bien que malgré le calvaire de ces sacrées feuilles, sans parler du sadisme de mes bottines dont je n'ai pas parlé, j'ai réussi mon but à ce Défi - d'avoir du fun en masse. Pour ce, je remercie Robert Fortier comme je le fais chaque année depuis 7 ans, ainsi que Diane son épouse et les étonnants bénévoles. Les camarades de la route je les remercie aussi, vous avez contribué beaucoup au plaisirs des kilomètres.

Rod Willmot, #60
Webmestre


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